01 novembre 2006

Les raisins de la colère (2)

Partie 2: la déshumanisation de l'agriculture
(lire la partie 1)

CODE VERT: Ce billet ne révèle pas d'intrigue. Vous pouvez lire ce billet sans crainte, même si vous n'avez pas lu ou pas terminé le livre Les raisins de la colère de John Steinbeck. Si ça vous donne envie de le lire, tant mieux.

La déshumanisation de l'agriculture

Le groupe de rapoètes (j'aime ce néologisme) Loco Locass, dans la chanson "L'empire du pire en pire", dénonce un accord commercial entre pays "qui traite l'art comme du lard et la culture comme l'agriculture", car ils ne sont pas d'accord avec la commercialisation de l'art et de la culture, avec son commerce sans égard pour les traditions et les particularités locales de chaque région. Par ces paroles, ils dénoncent que l'on souhaite traiter la culture (les "produits culturels") comme on traite actuellement la nourriture (les "produits agroalimentaires"). De mon côté, je crois qu'on devrait traiter la nourriture comme la culture: dans les deux cas, on devrait encourager les spécialités locales et les particularités régionales au lieu de chercher à tout uniformiser et à tout industrialiser... C'est là que ces paroles de rap rejoignent le roman de Steinbeck, qui dénonce les effets pervers de l'application des principes marchands à la production de la nourriture, qui dénonce les "monstres" que sont les banques, "machines et maîtres" qui dictent aux humains quoi faire et en font leurs esclaves (début du chap.5). Voici quelques passages qui m'ont marqué au fil de la lecture.

Au chapitre 5, la description du lunch du chauffeur du tracteur (un employé des propriétaires devenus esclaves des banques) m'a marqué, surtout sa "pointe de tarte commercialisée comme une pièce de moteur" ("branded like an engine part") et le fait qu'il mange sans appétit. Je trouve que la pièce de moteur représente très bien l'industrie, la machine monstrueuse. Pour moi, moteur va avec automobile, et l'automobile n'est-elle pas le fer de lance de la société de consommation, inventée par Henri Ford (qui a construit la ville pour les ouvriers de ses usines à plusieurs kilomètres de l'usine, pour les inciter à acheter une automobile!)? N'est-elle pas à la base de notre "économie de guerre en temps de paix" imaginée par un autre magnat de l'automobile, Alfred P. Sloan, PDG de GM (Bergeron, 2005), c'est-à-dire que ce qui est produit est immédiatement détruit (consommé) pour qu'on puisse produire à nouveau et "faire rouler l'économie"? Comment l'employé pourrait-il manger une pièce de moteur avec appétit?

Au chapitre 11, il est question de la terre et de l'humain en synergie. La terre est source de notre nourriture et donc de notre vie. Les principes marchands nous en ont éloignés; l'agroéconomie considère le carbone, les phosphates et les nitrates du sol (surtout parce qu'ils déterminent la quantité d'engrais à ajouter, soit les "intrants" de l'agribusiness), elle considère "la longueur des fibres de coton" qui influence leur prix de vente, mais tout ça ne constitue pas l'essence de la terre: "la terre est tellement plus que son analyse chimique" ("the land is so much more than its analysis"-- noter l'emploi du pronom "its", donc la terre n'est pas personnifiée malgré le respect pour elle qu'on sent dans le texte de Steinbeck). L'humain (l'homme au masculin dans ce texte du début du 20e siècle) qui est proche de la terre, qui vit une relation avec elle et en vient à la comprendre, s'émerveille au travail de la terre, alors que le chauffeur du tracteur est étranger à cet émerveillement. Cet "homme machine, qui conduit un tracteur mort sur une terre qu'il ne connait pas et n'aime pas, ne comprend que la chimie" et "son chez-lui n'est pas la terre". On sent dans le texte qu'il s'agit d'un homme diminué, superficiel, puisque "le carbone ne fait pas un homme, ni le sel ni l'eau ni le calcium. Il est tout ça, mais il est plus, beaucoup plus[...]. L'homme qui est plus que sa chimie, [...] s'agenouillant sur le sol pour manger son lunch, [et non s'assoyant sur son tracteur mort], cet homme qui est plus que ses éléments connaît la terre qui est plus que son analyse chimique". Ma traduction des passages que je cite ne rend pas justice à la beauté de l'écriture de Steinbeck, qui est très poignante. Son texte montre tellement bien comment la recherche de profit a retiré l'âme des trois composantes de l'agriculture: la terre, l'humain et la nourriture.

Références:

Bergeron, Richard. Août 2005. "Une industrie vorace", Relations, numéro 702, pp. 12-16.

Loco Locass. 2000. "L'empire du pire en pire", pièce 5 sur l'album Manifestif. (C'est amusant que je les cite ici, car c'est leur mention de Steinbeck et leur allusion à son autre roman Des souris et des hommes dans une autre pièce de cet album, "Potsotjob", qui m'a amené à lire Les raisins de la colère...)

Steinbeck, John. 1939. The Grapes of Wrath, Penguin Books, éd. de 1992 avec introduction de Robert DeMott, xlvii+476 p.

1 commentaire:

Allie a dit...

Je trouve cette série de billets très intéressant! J'aime beaucoup Steinbeck, mais je n'ai pas encore lu celui-ci. Je garde l'adresse des billets en note, j'y réfèrerai quand j'aurai lu le livre!